Le cul des Roches

La Roche aux Ecussons

par Madelaine Jeanneret et Bernard Vuille

Au Cul des Roches ou Roche fendue ou encore Portes du Locle, on peut voir taillés dans le rocher quatre écussons dont le premier présente le dessin de l'Ecusson neuchâtelois aux chevrons sans pal, le deuxième, les chevrons neuchâtelois dans leur présentation la plus connue, le troisième les armes de Bourgogne qui, pendant longtemps, ont posé une énigme aux historiens aussi bien quant à leur signification qu'à la date à laquelle elles ont été sculptées, puis le dernier portant trois Lys de France. Jean Courvoisier, dans ses Monuments d'Art et d'Histoire, a résolu le problème : «... des commissaires établissant le tracé de la frontière en 1704, firent sculpter les armes de Bourgogne et de Neuchâtel (sur le rocher)... Lors d'une nouvelle délimitation, en 1766, on ajouta de part et d'autre des deux premières les armes de Neuchâtel (chevrons sans pal) et du roi de France1
II peut paraître douteux qu'on taillât encore les armes de la Bourgogne dans le Rocher du Cul des Roches en 1704, 26 ans après l'annexion de la Franche-Comté à la France par le traité de Nimègue en 1678. Ces armoiries sont si spécifiquement bourguignonnes qu'il est surprenant qu'elles aient été tolérées par le roi de France en 1704. (A moins que les Comtois aient saisi cette occasion pour lui lancer un défi, car ils étaient si opposés à cette domination qu'ils se faisaient enterrer la face contre terre afin de ne pas voir les Français !). On y reconnaît une croix de Saint-André, emblème de l'Ordre de la Toison d'or fondée en 1430 par Philippe le Bon, père du Téméraire) flanquée de deux briquets de Bourgogne, Ces briquets (petites pièces d'acier dont on se sert pour frapper le caillou et en faire jaillir la flamme) dont est composé le collier de la Toison d'Or, ont pour devise : « Ante ferit quam flamma micet », qui se traduit en vieux langage « il fiert avant que la flamme reluyse », c'est-à-dire que «heurter le duc, c'est l'enflammer»2. Le duc Charles a introduit ces deux symboles dans ses armes, amplement représentées sur les gravures de l'époque. Après la mort de Charles en 1477, le comté de Bourgogne ou Franche-Comté est devenu propriété de l'Empire par le mariage de Marie (fille de Charles) avec Maximilien. Cet empereur, membre de l'Ordre de la Toison d'or, s'étant emparé de ses insignes et les ayant transmis par la suite à sa fille Marguerite (régente de Franche-Comté et d'autres états au nom de son neveu Charles Quint), il serait logique que l'Ecusson de Bourgogne sculpté au Cul des Roches datât d'un premier acte de délimitation en 15243. Et pourtant, en examinant attentivement tous les traités passés avec les souverainetés voisines de Neuchâtel, on acquiert la certitude que ces Armoiries (celles du milieu du rocher s'entend) n'ont bien été sculptées qu'en 1704.
Pour donner une explication cohérente, il est utile très haut dans le temps, lorsque la notion de frontière n'était pas très nette. Comme le dit Eddy Bauer : « Somme toute, de Besançon et de Poligny d'une part et des rives de nos lacs d'autre part, tout se passe comme si les populations de Séquanie et d'Helvétie étaient montées graduellement à la rencontre les unes des autres4... Ce n'est qu'après l'an mil, quand les moines bénédictins eurent fondé le Prieuré de Morteau et que le Pays de Neuchâtel, devenu entité politique par l'établissement des comtes de Fenis (Vinelz) dans sa possession par l'Empereur Conrad le Salique, que des limites ont dû se dessiner, bien que la borne de Biaufonds (Borne des trois Evêchés), plantée à ce moment-là, a pu en avoir remplacé une autre datant de la formation des évêchés de Besançon, Bâle et Lausanne à la fin du IVe siècle.
En outre, dans les Monuments de Matile, on peut lire : « Sur un ancien plan, on voit le dessin d'une roche aux Convers, portant le millésime 1002. Cette roche qui sépare l'évêché de Lausanne de celui de Bâle et qui sert de limite entre l'Etat de Neuchâtel et celui de Berne, s'appelle encore aujourd'hui le « Roc de Mil-deux »5.
Le premier traité de limitation connu entre le comté de Bourgogne et le comté de Neuchâtel a été conclu à Môtiers dans le Val-de-Travers le 2 septembre 15246 :
«... assavoir que boisnes seront mises dois (dès) le haut des Portes du Locle vulgairement appelé La Roche fendue en tirant par le hault du coustel ainsy qu'il se circuit de jurain en ou verre jusques à haut de la montaigne estant auprès de la Fontaine Bernard, laquelle fontaine est dessus de la Chaulx au Juiffz, ... et dès ladicte fontaine, tirant par le haut du crestot estant devers jurain desdictes chaulx jusques à la Fontaine Benoît, aultrement anciennement des Charmettes, laquelle demeurera commune pour toutes parties et sera boynes et limittes des seigneuries de Bourgogne, Neufchastel et Travers... ». Il subsiste à cet endroit une ancienne borne portant sur une face les chevrons neuchâtelois et de l'autre côté l'écussion zougois en l'honneur du bailli zougois Oswald Toss, alors que la deuxième, la « boyne » aux armes de Bourgogne et de Neuchâtel, a disparu. «... Et doiz (dès) ladicte Fontaine Benoît tendant aux Seignes et à la Brevainne jusques à la Chaulx des Estaillères, y comprise la Chaux de Chevalley, le Cernil Mannerot, le Cernil Gardot, touls les prelz de Rousières et autres pièces estant dois (dès) illec tendans contre Morteau7...
Il peut être tenu pour certain qu'à la suite de cet accord « boynes ont été mises dois (dès) le hault des Portes du Loucle... », mais on remarquera qu'il n'est aucunement question de sculpture dans le rocher. Par contre, les bornes mentionnées dans le traité ont bien été plantées et toutes dessinées sur les plans avec chevrons et croix de Saint-André.
Les premières années du XVIIe siècle virent se renouveler les contestations au sujet des limites de la Franche-Comté et des comtés de Neuchâtel et de Valangin. En 1704, l'intendant de Franche-Comté, M. de Bernage, délégua le président au présidial de Besançon, Pierre-Ignace Gilbert, pour reconnaître ces limites avec Samuel Chambrier, conseiller d'Etat et procureur général de la duchesse de Nemours, princesse souveraine de Neuchâtel et de Valangin.
Tous deux se transportèrent les 7 et 8 mai 1704 sur cette frontière. S'en référant aux traités des années 1524 et 1527, ils la suivirent depuis la Roche fendue jusqu'à la source de la Brévine et désignèrent dans leur traité les points par lesquels elle passe :
« 9 mai 1704 - Reconnaissance des limites entre la terre de Morteau et le comté de Neuchâtel8 : ... scavoir qu'il sera mis une borne au lieu appelé Les Portes du Locle ou La Roche fendue, ... et dès ladite borne, il sera tiré par le haut du crotot, comme il se contourne du levant au couchant, de borne en borne anciennement plantées que nous avons trouvées existantes et en état, marquées d'une part des armes de Bourgogne et de l'autre d'icelles de Neuchâtel, jusqu'au dessus de la montagne qui est auprès de la Fontaine Bernard, où nous avons pareillement reconnu l'ancienne borne ... ».
Ce traité ayant été approuvé, ils revinrent le 5 août suivant surveiller la pose des bornes dans les parties où les anciennes n'avaient pas été retrouvées :
« 5 août 1704 - Acte de délimitation entre l'Estat de Neuchâtel et la Seigneurie de Morteau9 (vérification à la suite du traité du 9 mai) ... pour planter des bornes en exécution du traité (du 9 mai). A l'ésfêt de quoi, nous (les commissaires) nous serions transportés ledit jour au haut des Portes du Locle, autrement à la Roche fendue, n'ayant pu faire planter une borne à raison des roches qui y sont, nous aurions fait marquer les armoiries de Bourgogne et de Neuchâtel sur un Rocher qui servirait de borne ... ».
Voilà qui est clair et qui ne laisse plus aucun doute sur la date de la sculpture des deux écussons du milieu du Rocher de la Roche fendue.
«... Dès lequel lieu nous avons de nouveau reconnu toutes les anciennes bornes encore existantes marquées des Armes de Bourgogne et de Neufchastel, par le haut du Crosot ... jusques au-dessus de la Montagne qui est auprès de la Fontaine Bernard, où nous avons pareillement reconnu l'ancienne borne, dès laquelle nous avons tiré le haut du Crétet à un Rocher qui sert d'ancienne borne, marqué des mêmes armoiries (chevrons neuchâtelois et croix de Saint-André bourguignonne) ».
On en trouve encore confirmation dans un nouveau traité de délimitation passé entre les comtés de Bourgogne et de Neufchatel le 28 septembre 176510 :
«... Depuis le bord de la rivière Doubs en remontant du côté du midi, ledit bief des Pesles ou Goudebac servira de limittes entre les deux états jusqu'au lieu appelé Roche fendue ou Portes du Locle (ou Cul des Roches). ... Ladite Roche fendue ayant été reconnue en 1704 pour borne de souveraineté, on y fit tailler en relief les armoiries de France (?) et de Neuchâtel, et n'étant pas possible d'y planter une borne, ladite roche en servira et il sera ajouté au-dessus des armoiries le chiffre 1 ... ».
Puis le « Verbal de limitation avec la Franche-Comté », exécuté en conséquence du traité de 1765, des 12-26 novembre 1766, nous renseigne exactement sur les armoiries gravées de chaque côté des précédentes :
« Les armes du comté de Bourgogne et celles de Neufchatel ayant été taillées anciennement en relief sur celles des branches de ce rocher (de la Roche fendue ou Portes du Locle) qui est au midy de la disjonction de la Montagne de Montarban et n'étant pas possible d'y planter une borne, nous avons fait graver de chaque côté de ces armoiries, celles de France et de Neufchatel aussi en bas relief sur deux écussons de onze pouces de hauteur sur neuf de largeur, saillans pour le tout d'un pouce et demi au-dessus desquels nous avons fait graver le chiffre 1 pour dénoter que cette partie du rocher forme la première borne de souveraineté, et au-dessous les chiffres 1766, pour désigner que ce point de limitation a été vérifié et reconnu en cette même année. Cette partie du Rocher sera indiquée par le no. 1 11
En 1819, un nouvel acte de délimitation, par lequel le Cerneux-Péquignot est attribué à la Suisse, a été passé entre la France et Neuchâtel. Cette date figure en grands chiffres au-dessous de celles de 1766 sur le Rocher du Cul des Roches et on y grava le no 3 au-dessus de écussons en lieu et place du no 1 précédent.


1 Jean Courvoisier : Monuments d'Art et d'Histoire, tome III, p. 27
2 Revue française d'Héraldique et de Sigillographie - 1938.
3 Truchy de Varenes : Le Prieuré de Saint-Pierre et Saint-Paul de Morteau - Pièces justificatives V, p. CCIX.
4 Eddy Bauer : « L'Histoire de nos frontières » - Musée neuchâtelois 1949, p. 34.
5 Monuments de l'histoire de Neuchâtel, de Matile - Régeste no IV, A. 1002 - Archives du Prince S 12, no 1.
6 Truchisde Varennes : Le Prieuré de Saint-Pierre et Saint-Paul de Morteau -Piècesjustificatives V, p.CCIX.
7 Ibidem
8 Truchis de Varennes : Le Prieuré de Saint-Pierre et Saint-Paul de Morteau - Pièces justificatives IX, p. CCXXXIV.
9 Ibidem.
10 Ibidem - Pièces justificatives X, p. CCXXXVIIL
11 Un mémoire de l'époque donne plus de précisions : «... les armoiries des deux états démontrées par deux écus surchargés, l'un des armes de l'Espagne (?) et l'autre de celles de Neuchâtel, de part et d'autre desquels nous avons fait tailler en bas relief les mêmes armes de la souveraineté de Neuchâtel formées de trois chevrons brisés et celles de France formées de trois fleurs de lys l'une et l'autre sur un écusson d'onze pouces de hauteur sur neuf pouces de largeur au-dessus desquelles armoiries, nous avons fait graver le n° 1 et au-dessous le millésime 1766 (Archives de l'Etat - Dossier Limites no 126). Albert Piguet : « Les Rocher des Ecussons au Col des Roches » dans Musée neuchâtelois 1931.

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